Les influences littéraires, le processus DIY et plus encore de la nouvelle étoile montante de l’anti-folk français, Gabriel Kröger
By Adele Monty
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GABRIEL kRÖGER BY aLESSANDRA bERRY
ADELE: Tu viens d’être sélectionné en demi-finale des Inrocks Super Club, et pour l’occasion ils ont sorti un article te nommant « l’anti-héros de l'anti-folk ». Qu’est-ce que tu penses de ce titre ?
gabriel: Je trouve ça chouette, d’ailleurs ils m’ont emprunté ce titre, je me le suis attribué dans ma bio. Ce sont deux notions que j'aime bien et qui forment une belle symétrie.
“D’un côté l’aspect anti-héros est quelque chose qui revient beaucoup dans mes paroles, avec l’idée de se dire « je ne suis pas le plus brillant, pas le plus beau, pas le meilleur chanteur mais je vous emmerde et je le fais quoi ”
Quant à l'anti-folk, c'est un genre musical auquel je me rattache et qui correspond vraiment à la manière dont j'ai commencé à faire des morceaux. La base de ma composition c’est avant tout guitare folk, percutions et un micro, une approche très DIY (Do-It-Yourself).
adele: J'étais assez étonnée de voir que c'était ce genre-là auquel tu t'es rattachée. Quand j'ai écouté ton album, ça ne m'a pas marquée comme étant complètement lo-fi, comme beaucoup d’albums d’anti-folk. À quel point est-ce que tu te rattaches à ce genre musical?
GABRIEL: Je pense qu'en général, si on ne veut pas se casser la tête on peut dire que je fais du rock:
Je pense qu'en général, si on ne veut pas se casser la tête on peut dire que je fais du rock : ma musique se rattache à un idéal de création rock. C’est avant tout un surpassement personnel, très authentique, très direct.
Je tiens à ne pas me conformer à certaines normes musicales, à certaines manières de faire conventionnelles. L’anti-folk, le folk-punk c'est un peu plus constitutif de la manière dont je suis arrivé dans la création.
L'album que t'as écouté, Les Mémoires d'un jeune dégueulasse, c'est la refonte complète de mon tout premier EP, qui s'appelait Le Journal d'un jeune dégueulasse. C'est les mêmes morceaux, mais réarrangés avec les musiciens avec qui je joue en live maintenant, ce qui explique qu’ils s’éloignent un peu de l’anti-folk. Ces morceaux-là sont effectivement un peu plus arrangés, un peu plus produits, mais sont tirés d’une première version qui était très brute. La création de départ, Le Journal d'un jeune dégueulasse, c’était juste une guitare folk, un tom basse et ma voix. J'ai tout enregistré de manière très DIY. À l'époque je ne savais pas trop comment on faisait ça, et de toutes façons, je n'avais pas les thunes de payer des heures en studio.
De manière générale, la base de ma création musicale, c'est toujours ma guitare folk et ma voix. Et après, je construis le reste autour. C'est plus dans ce processus de création-là que je m'identifie à l’anti-folk.
ADELE: Est-ce que tu veux me parler un peu plus de tes influences au sens large?
GABRIEL: Je pense que c'est assez large. De manière générale, il y a beaucoup de rock indé mais aussi un peu de post-rock. J’ai énormément écouté de post-rock, que ce soit les tout premiers comme Slint, ou la deuxième vague, avec Mogwai, Godspeed You! Black Emperor et même The Antlers. Bien évidemment cela-dit, j’écoute énormément d’anti-folk (ou folk punk), comme Crywank par exemple en Angleterre, ou Car Seat Headrest.
Je vais aussi voir d’autres genres musicaux moins proche de ce que je compose pour chercher des sonorités précises pour certains instruments. J’écoute du métal (Gojira, Hypno5e) pour trouver certaines textures sonores ou manières de jouer. Et pour certaines sonorités de batterie électronique, par exemple, j’ai pu chercher des références auprès de The Strokes ou de Gorillaz… C’est très varié.
Pour ce qui est de l’écriture de paroles, je vais souvent voir du côté du rap, pour trouver cette efficacité qui a un côté un peu « punchline ». Évidemment, ce n'est pas du tout ce qui va m'inspirer sur la composition rock, mais par contre, sur la manière d'écrire, la manière d'utiliser les mots et de les faire en sorte qu'ils ne choquent pas et qu'ils rebondissent les uns sur les autres, ça me guide énormément.
ADELE: Ton album et ton EP, Mémoire d’un Jeune Dégeulasse et Journal d’un Jeune Dégeulasse, sont une référence à Bukowski. Quelles sont tes références littéraires dans l’écriture de tes paroles ?
GABRIEL: J’ai toujours aimé le côté système dans l’art, quand les artistes font des références plus ou moins cachées à d’autres œuvres, que ce soit dans le même genre artistique ou complètement autre chose. Par exemple, Car Seat Headrest, un artiste que j’aime beaucoup fait beaucoup de références, en reprenant des paroles de Neil Young dans une chanson, ou en citant une poétesse, ou même en se faisant des références à ses propres albums précédents… J’aime quand les artistes tissent une toile entre différentes œuvres de cette manière-là.
Mon EP puis mon album s’appellent Journal d'un Jeune Dégueulasse, et Mémoires d'un Jeune Dégueulasse, en référence au Journal d'un Vieux Dégueulasse de Bukowski, qui est aussi traduit Mémoire d'un Vieux Dégueulasse. De la même manière, dans le Journal d'un Vieux Dégueulasse, il n'y a pas de majuscule, ni début des phrases, des chapitres, etc. La seule majuscule est dans le titre. C'est pour ça que j'ai gardé les majuscules dans le titre de l’album mais pas dans les titres des chansons, pour continuer cette référence. Évidemment, je trouvais aussi que certains thèmes et certains traits plus ou moins flatteurs du personnage à travers lequel il raconte toutes ses nouvelles résonnaient avec mes chansons. Je ne dirais pas que c’est une référence complètement suivie et filée dans l'écriture des morceaux, mais plus un clin d'œil.
Par ailleurs, mon nom de famille d’emprunt, Kröger qui vient d’un roman de Thomas Mann qui s’appelle Tonio Kröger. Il s’agit encore une fois d’un clin d’œil à une lecture qui m’a marqué. J’aime bien créer ce genre de systèmes de références, pour que l’auditeur puisse tisser les liens et se dire : "Ah, c'est marrant, il a mis ces mots-là ou à un moment il dit ça, mais en fait c'est une référence à tel truc ou tel truc ».
adele: Tu mets en avant l’aspect DIY (Do-It-Yourself) de ta composition, est-ce que c’est une revendication purement esthétique ou est-ce que c’est aussi un parti-pris politique ?
GABRIEL: Je pense qu’aujourd’hui, la plupart des musiciens sont obligés de tout faire eux même.
Le DIY c'est un constat qui est un peu plus large que juste moi. Par rapport aux années 80-90, où il y avait assez d’argent dans la musique pour que les groupes, même émergents, puisse aller en studio et enregistrer avec de belles consoles, je pense qu'aujourd’hui on est une grande majorité de musiciens à s'être résignés au fait qu'on ne pouvait pas accéder ça.
Personnellement, j'ai toujours été super impressionné par des gens qui arrivaient à faire tout eux-mêmes, et notamment un ami musicien qui habitait pas loin de chez moi. Il avait aidé mon premier groupe à enregistrer et mixer nos morceaux. J’étais encore ado et ça m’a vraiment impressionné : il était chez lui, dans sa chambre, et il a appris tout seul à enregistrer et mixer et même à faire du montage vidéo pour se faire des clips… Je me suis dit qu’il fallait que j’apprenne à faire la même chose, pour avoir cette même liberté artistique.
Je pense qu’il y a nécessairement une dimension politique à faire de l'art et surtout de se dire qu'on fait de l'art sans en avoir forcément un accès privilégié, que ce soit en termes matériel, culturel, social… Je viens du 77, et c’est en grande partie grâce à des dispositifs publics que j’ai pu faire de la musique. Je suis très reconnaissant des SMACs (Scène de Musique ACtuelles) ou des MJCs (Maison des Jeunes et de la Culture) qui, chaque année, se retrouvent avec de moins en moins d’aides pour mettre en œuvre les actions qu'elles sont censées faire auprès des jeunes, auprès des artistes locaux émergents, etc. C'est super important que ça existe toujours parce sans ces dispositifs, il y a plein de jeunes qui qui ne pourront jamais avoir accès à ce privilège de pouvoir créer.
Gabriel Kroger by Alessandra Berry
adele: Quelle a été la place des dispositifs comme les SMACs (Scènes de Musique ACtuelles) et MJCs (Maisons des Jeunes et de la Culture) dans ta création musicale ?
J'ai découvert le réseau SMAC à la fin de mon lycée, quand j'ai commencé à avoir un groupe un peu sérieux. On a commencé à aller répéter dans une SMAC pas loin de chez nous : l'Empreinte de Savigny-le-Temple, dans le Sud du 77. C'est le seul endroit où on pouvait avoir des répétitions à ce prix.
C’est aussi là qu’on a pu rencontrer des gens qui bossaient là-bas et qui pouvaient nous donner des conseils, nous aider, nous aiguiller vers des accompagnements, et des tremplins. Plus tard, c’est aussi eux qui ont pu nous faire profiter de certains avantages de mise à disposition, dans le cadre de résidences, ou de captations de concerts gratuites. On a eu accès à plein de choses auxquelles on aurait pas eu accès autrement, ou alors pour lesquelles on aurait dû débourser des milles et des cents qu'on n'avait pas forcément à 18 ans. Heureusement qu'on a eu accès à ce réseau-là qui compense un peu le fait que ça soit plus difficile de rentrer dans un réseau de « scène », comme ça peut être le cas à Paris.
adele: Est-ce que tu penses qu’il y a une scène qui se créait en ce moment à Paris ?
GABRIEL: Comme je disais, je ne suis pas du tout parisien d'origine, et même je n'ai jamais vraiment habité à Paris. La scène parisienne ne m'a pas attendu pour se monter. C'est plus moi qui, depuis quelques années, découvre de plus en plus de lieux, d’assos, d’orgas, de groupes. Au fur à mesure, j’ai pu découvrir un petit cercle avec plein de gens qu'on retrouve à tous les concerts.
D’un côté, la scène du « folkistan » qui est devenu un mini festival de folk organisé par Edgar, mon bassiste. À l'origine, c’était surtout une sorte d'inside joke, parce qu'on était plein de petits groupes ou d'artistes à se rassembler autour d'une base assez folk, comme Bleu Couard, Bleu Reine, adrm... D’un autre côté, il y a toute la scène plus rock punk, qui est un peu plus étendue. Je me suis super bien entendu avec plein de gens, que ce soit les Spaghetti Sluts, Eigongrau, etc.
C'est super agréable de rencontrer des gens qui ont les mêmes intérêts que toi et qui, surtout, ont un peu le même niveau de passion, et avec qui tu peux monter des projets, organiser des évènements, monter des plans de manière un peu plus détendue que si tu étais uniquement guidé par des motivations financières.
adele: Comment est-ce que tu allies le fait de chanter en français au fait d’avoir énormément de références plutôt anglophones ?
GABRIEL: C’est vrai que mes références musicales instrumentales sont très peu françaises. C’est certainement parce que quelle que soit la période, ce qui est le plus ressorti dans le mainstream en France font souvent l’objet de plus de restrictions de la part de l’industrie musicale. Peut-être que c’est par peur de choquer les habitudes du public français.
Mes références musicales de composition viennent beaucoup plus de musique anglophone, mais le fait d'écrire en français par-dessus, pour moi, ça n'a jamais été un combat, c'est venu assez naturellement. Je pense que j’ai toujours eu cette envie de ramener l'écriture française de plein de figures qu'on a pu aimer dans la musique française (que ce soit la chanson, le rock ou le rap) sans sacrifier le fait de faire de la musique qui soit un peu plus niche, un peu plus complexe, un peu plus difficile d'accès.
adele: Est-ce que tu penses que le public français est aujourd’hui plus en demande de francophonie ?
Ces dernières années, c’est certain qu’il y a eu un vrai retour. Je me souviens d'une période dans les années 2000-2010 où tout le monde chantait en anglais, et où il fallait absolument chanter en anglais. Je pense qu'il y a notamment Feu! Chatterton qui a mis un petit coup de pied dans la fourmilière vers 2014 en réussissant à percer, en recevant trois clés Télérama, et jouer à l'Olympia, avec une musique qui était en français tout en était rock, et qui même parfois est assez expérimentale. Depuis, j'ai commencé à voir de plus en plus d’artistes se mettre à chanter en français.
C’est peut-être une question de l’industrie qui dicte ces tendances. La réticence au français vient je pense de crispations qui viennent d'un peu plus haut. Il y a tellement moins d'argent dans les labels aussi, j'ai l'impression que la prise de risque maintenant, elle est plus compliquée, où alors elle ne se trouve plus aux mêmes endroits, peut-être.
Le rap, notamment est un exemple de la nouvelle dynamique qu'a pris la musique depuis peut-être sept ans, de rentrer un peu dans une ère de niches. Il y a des tas de niches qui se sont cristallisées un peu dans le paysage, des trucs plus expérimentaux, mais où les gens se reconnaissent plus directement et sont plus engagés. Par exemple Théa, qui fait une musique en français qui vient à la fois de la techno de teuf et de l’hyperpop, deux scènes marginalisées. Je trouve que c’est le genre d'exemple d'un truc à la fois très novateur et qui marche et dans lequel énormément de gens se reconnaissent. Ça donne un peu d'espoir.

